« Pendant que les champs brûlent… » Niagara

Faut-il interrompre l’expérience Hollande ou bien attendre l’insurrection qui vient et la montée en puissance de la crise politique et de la crise de régime ?

Oui, et pour deux raisons dirimantes qui tiennent au fait, d’une part, que l’urgence le commande et d’autre part, qu’il est des circonstances dans lesquelles un processus démocratique peut et doit être légalement infléchi, modifié, raccourci, interrompu.

 

Faut-il que nous continuions encore longtemps à supporter de voir la France comme un pays hémiplégique dans lequel l'alternance consiste à faire passer la paralysie du côté gauche au côté droit, et réciproquement, comme le disait R. Aron ? Je ne le crois pas.

Voici que l’actualité nous offre un dialogue surréaliste entre un député qui, dans un éclair de lucidité, réclame clairement l’éviction du Premier ministre et l’intéressé qui en écarte l’idée-même et se prévaut du soutien de sa majorité politique tout en feignant superbement d’ignorer un record d’impopularité conforté par un rejet manifeste et généralisé de l’opinion publique.

« Il faut envoyer un signal d’urgence aux Français, afin de rétablir le dialogue », a donc déclaré le député socialiste M. Malek Boutih, ajoutant que « cette urgence (devait) se traduire par un remaniement gouvernemental. Mais un remaniement fort, pas un simple changement d’équipe autour du Premier ministre »

On observera que si les Français sont sans doute très attentifs à « rétablir le dialogue », ce n’est certainement plus avec cette représentation politique dont la réputation comme la légitimité sont aujourd’hui carbonisées.

Il existe une dynamique des crises, un phénomène de résonance entre les événements et leur contexte, mais plus que tout une manière et un talent de conduire les crises dans leur durée, jusqu’à leur terme. Or, ni M. Hollande, ni M. Ayrault n’ont ce talent. Faute par eux d’en tirer la conclusion qui s’impose, d’autres s’en chargeront à leur place.

Plus rien ne fonctionne. Des pans entiers d’industrie s’effondrent et disparaissent. L’Etat et la fonction présidentielle sont rabaissés comme jamais. Chacun poursuit ses chimères. Le Premier ministre est inexistant, à l’instar du tas de gelée que représente son Gouvernement. Un clan politique ectoplasmique est au pouvoir avec un chef de bande aussi flou que son action. L’établissement est mal tenu. L’Econome ne comprend rien à ses comptes. Le Proviseur est pusillanime. Le Maître n’exerce aucune autorité sur sa classe turbulente, laquelle est ignare et ne cherche pas à apprendre. Dans le fond, chacun en est arrivé à la conclusion que tout cet Illustre Théâtre rendrait le plus grand service qui soit à la France en débarrassant le plancher. Ils ne laisseraient comme souvenir, sur la place désertée du village, au milieu des flaques d’eau et sous un ciel bas, que les confetti et les traces de pneus des véhicules hors d’âge et bons pour la ferraille du Solferino Magic Circus dont les affiches en lambeaux, agrafées sur les troncs des platanes, s’évertuent à vanter tristement pour quelques heures encore, à l’aide de couleurs criardes et délavées, un pitoyable spectacle de clowns ayant eu en commun avec leurs partenaires de l’UMP la litanie de numéros ratés sous les claquements de fouet à contre-temps de Monsieur Loyal. Un fiasco complet et partagé.

Alors faut-il secouer l’arbre avant 2017 et en faire chuter le fruit blet qui ne tient plus à la branche que par habitude ?

Plutôt deux fois qu’une.

La position de mise en retrait du chef de l’Etat n’est désormais plus acceptable face aux foyers de fronde qui se multiplient sur le territoire alors que l’alarme s’installe dans l’équipe gouvernementale de plus en plus consciente d’un dysfonctionnement organisationnel qui répand ses métastases dans le pays tout entier.

Comment se fait-il que le Parlement ne voie pas l’urgence et la nécessité de réclamer la destitution du Président, arguant des circonstances exceptionnelles ? Laisse-t-il pourrir la situation, est-il tétanisé ou ne saisit-il pas l’urgence du moment ? Faut-il que le peuple tout entier en vienne à expliquer de manière plus ferme à ses représentants ce qu’il persiste à ne pas comprendre ? L’exécrable et pathétique « Affaire Léonarda », les désastres diplomatiques répétés, la désagrégation économique, sociale, politique du pays, en un mot, la perte de légitimité ne constituent-t-ils pas à l’évidence une cause de saisine indiscutable de la Haute Cour dès lors que le Président s’est rendu auteur, sinon responsable, d’ « un manquement à ses devoirs manifestement incompatible et inconciliable avec l’exercice et la poursuite de son mandat ? »

La définition de cette notion de « manquement » est large. Nul besoin de se livrer à des interprétations byzantines pour constater qu’aussi bien l’exercice que la poursuite du mandat présidentiel sont devenus inopérants.

http://www.assemblee-nationale.fr/connaissance/haute_cour-cjr.asp

Encore faudrait-il que les deux assemblées - mettant de côté leurs affiliations partisanes et privilégiant au contraire l’intérêt supérieur du pays - aient non seulement conscience du danger qu’il y aurait à ne rien faire, mais qu’elles aient encore le courage de jouer leur rôle d’auxiliaires et de gardiennes de la Constitution et du bon fonctionnement des institutions, des équilibres et des intérêts de la France.

Il existe fort heureusement une autre solution qui, prenant en compte l’incurie comme l’inexistence du pouvoir gouvernemental, reviendrait à l’impérieuse obligation pour le chef de l’Etat de changer de Premier ministre en confiant la fonction à quelqu’un qui serait à la fois prêt et capable de déterminer clairement et conduire fermement la politique de la nation.

Comment inviter le chef de l’Etat à se résoudre à prendre la décision qui lui incombe ? En l’en priant poliment tant qu’il en est encore temps ou en lui laissant la responsabilité de se décider sous la contrainte d’événements imprévus, irrésistibles, insurmontables ? Le Futur, ce présent en devenir, agit toujours par rupture, surtout en France, lorsqu’il s’agit de ces matières en apparence inertes mais en réalité particulièrement instables et dont chacun devrait savoir que la manipulation est dangereuse : l’opinion (souvent changeante), la politique (soumise aux humeurs du moment), l’économie (pétrie d’incertitudes), le social (surtout quant il vient à se fracasser contre le Réel).

Parlons effectivement du Réel, dont Lacan a, comme chacun sait, donné une superbe définition quelque peu déformée par le langage courant, mais qui n’en conserve pas moins sa force d’évocation : « Le réel, c’est quand on se cogne », certes ; mais le « réel », ou la réalité des faits, ne seraient-ils pas plutôt quand ils se rappellent à votre bon souvenir et surgissent comme un problème que l’on a longtemps négligé, ou été incapable – volontairement ou non- de voir, appréhender, résoudre ? S’il existe un péché contre l’esprit, il existe aussi une offense à l’intelligence des choses et à tous ces événements dont les Français ont parfaitement compris la teneur et qu’ils expriment désormais, en haussant de plus en plus la voix puisqu’ils ne sont ni écoutés, ni entendus.

Il est patent que le président de la République est en train de se fracasser contre la réalité du monde. Mal élu, élu « contre » plutôt que « pour », ce qui représente un inconvénient majeur, il a aujourd’hui amplement démontré qu’il ne disposait pas plus des capacités que de la carrure requises pour remplir au mieux son mandat de chef de l’Etat. Autant où chaque citoyen lui pardonnerait sans doute volontiers de reconnaître in fine qu’il est sous-dimensionné pour la fonction et accueillerait favorablement sa démission, autant il est beaucoup plus douteux qu’une persistance à considérer le contraire en se cramponnant à la tête de la France sera indéfiniment acceptée.

Doit-on dés lors encore patienter jusqu’au terme du quinquennat pour envisager un changement, sachant que se précipiteront alors les vieilles lunes et les éternels chevaux de retour prêts à rééditer les mêmes erreurs, ou les aventuriers politiques qui n’attendent que l’occasion d’en commettre d’autres, tout aussi désastreuses pour la France ?

Certainement pas. Le temps des essais malheureux ou des rafistolages politiques est révolu. Il n’y a aujourd’hui plus de place possible pour les représentations partisanes actuelles et les expériences ratées. Dès lors, plutôt que d’attendre que se lève une mauvaise tempête d’hiver, et puisque les fruits tous atteints de moniliose ne demandent qu’à tomber, pourquoi ne pas secouer l’arbre avant 2017 et en couper les branches mortes ?

Avec un nouveau Premier ministre qui exercera pleinement son rôle avec un nouveau Gouvernement et qui saura gouverner en bonne intelligence avec un Président ramené à sa fonction…de Président.

Ou mieux encore, avec un nouveau chef de l’Etat, un nouveau Premier ministre et une nouvelle Assemblée, ce qui évitera de maintenir la France dans un entre-deux préjudiciable limité par un temps constitutionnel en complet décalage avec les impératifs politiques, économiques et sociaux auxquels la France, l’Europe et ses habitants ne demandent qu’à faire face.

L’urgence le commande. En avant, calme et droit.

Je suis prêt.

 

Notes :

1 – Sur le « réel »

On trouvera ici la restitution exacte et complète de la citation de Lacan, quelque peu « retravaillée » dans le langage courant.

« Lacan, quant à lui, intégrera à son tour l’impossible à la structure même de l’inconscient, le nouant sous le terme de réel au symbolique et à l’imaginaire : « Il n’y a pas d’autre définition possible du réel que : c’est l’impossible ; quand quelque chose se trouve caractérisé de l’impossible, c’est là seulement le réel ; quand on se cogne, le réel, c’est l’impossible à pénétrer ».

Conférences dans les universités nord-américaines : le 2 décembre 1975 au Massachusetts Institute of Technology, parue dans Scilicet, 1975, n° 6-7, pp. 53-63.

http://aejcpp.free.fr/lacan/1975-12-02.htm

http://www.lasocietepsychanalytiquedetours.net/post/Journ%C3%A9es-de-Tours-2011

de Sauverzac Jean-François, « Sur les origines anthropologiques du réel chez Lacan »,

Cliniques méditerranéennes, 2001/1 no 63, p. 223-237. DOI : 10.3917/cm.063.0223

http://www.enpasseanalytique.com/Re%CC%81el%20chez%20Lacan.pdf et

http://www.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2001-1-page-223.htm

2-Sur la destitution

L’article 68  (http://www.assemblee-nationale.fr/connaissance/constitution.asp#art_68) institue une procédure originale de destitution du Président de la République en cas de manquement à ses devoirs manifestement incompatible avec l’exercice de son mandat, notion qui n’est définie ni par la nature, ni par la gravité du manquement mais par son caractère inconciliable avec la poursuite du mandat. Afin d’en souligner le caractère politique, la destitution est prononcée par le Parlement tout entier réuni en Haute Cour, instance qui remplace la Haute Cour de justice.

La procédure de saisine et de décision de la Haute Cour obéit à des règles particulièrement strictes et exigeantes. La Haute Cour doit être saisie par une résolution adoptée par chacune des deux assemblées. Une fois réunie, elle se prononce à bulletins secrets sur la destitution dans un délai d’un mois. Les décisions de réunion de la Haute Cour et de destitution doivent être prises à la majorité des deux tiers des membres composant l’assemblée concernée ou la Haute Cour, sans délégation de vote, et seuls les votes favorables à la décision étant recensés.

Annexes :

http://www.youtube.com/watch?v=3QmarpLCrfY

http://www.leparisien.fr/politique/le-depute-ps-malek-boutih-il-faut-remplacer-jean-marc-ayrault-d-urgence-11-11-2013-3306279.php

http://www.leparisien.fr/politique/sondage-francois-hollande-n-a-jamais-ete-aussi-impopulaire-11-11-2013-3306103.php

 

 

 

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