21 avril 2007
Victor Hugo. "Discours sur le suffrage universel " (extrait).
...Le grand acte tout ensemble politique et chrétien
par lequel la révolution de février fit pénétrer son principe jusque
dans les racines mêmes de l'ordre social, fut l'établissement du
suffrage universel, fait immense, fait capital, événement considérable,
qui introduisit dans l'Etat un élément nouveau, irrévocable et
définitif...
Certes (...) cela fut grand...(...) Mais le côté
efficace... du suffrage universel... Le côté efficace, politique,
profond du suffrage universel, ce fut d'aller chercher dans les régions
douloureuses de la société... l'être courbé sous le poids des
négations sociales, l'être froissé qui, jusqu'alors n'avait eu d'autre
espoir que la révolte,...et de lui dire : Vote ! ne te bats plus !
Ce fut de rendre sa part de souveraineté à celui
qui, jusque-là, n'avait eu que sa part de souffrance ; ce fut d'aborder,
dans ses ténèbres matérielles et morales, l'infortuné qui, dans
l'extrémité de sa détresse, n'avait d'autre arme, d'autre ressource,
d'autre défense que la violence, et de lui retirer la violence, et de lui
mettre dans les mains, à la place de la violence, le droit...
Le suffrage universel... à ceux qui seraient
tentés d'être récalcitrants, dit : Avez-vous voté ? Oui ! Votre droit
est épuisé ; tout est dit. Quand le vote a parlé, la souveraineté a
prononcé. Une fraction ne peut pas et ne doit pas défaire, ni refaire l'œuvre
collective ; vous êtes citoyens, vous êtes libres ; votre œuvre
reviendra, sachez l'attendre. En attendant parlez, écrivez, discutez,
contestez, enseignez, éclairez-vous, éclairez les autres. Vous avez à
vous aujourd'hui la vérité, demain la souveraineté ; vous êtes forts.
(...)
Et en effet, méditez ceci : Il y a un jour dans
l'année où celui qui vous obéit se voit votre pareil, où celui qui
vous sert se voit votre égal, où chaque citoyen, entrant dans la balance
universelle, sent et vérifie, pour ainsi dire, la pesanteur spécifique
du droit de cité, et où le plus petit fait équilibre au plus grand.
Il y a dans l'année un jour où le manœuvre, le
journalier, l'homme qui porte les fardeaux, l'homme qui gagne son pain à
la sueur de son front, juge le sénat, prend dans sa main durcie et
ennoblie par le travail tous les pouvoirs, les ministres, les
représentants, le Président de la République, et se dit : La puissance,
c'est moi !...
Il y a, dis-je, dans l'année un jour où le plus
faible sent en lui la grandeur de la souveraineté nationale, où le plus
humble sent en lui l'âme de la patrie ! (...)
Actes et Paroles I, Assemblée législative 1849-1851,
20 mai 1850
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