Vers un Diên Biên Phù politique ?


Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République Française, aux Français et à tous nos concitoyens et alliés de l’Union Européenne.

« Nous ne discutons sur le passé que par légitime souci d’un  proche avenir. »    

                                   G. Bernanos  - Les Grands cimetières sous la lune .

« Dans la prospérité d'une monarchie, écrit Montesquieu, un prince peut être méprisé impunément : car la force du gouvernement supplée à la faiblesse de celui qui gouverne. Mais lorsque l'Etat est dans sa décadence, il n'y  a que le respect pour la personne du prince qui puisse suppléer à la faiblesse des lois, et pour lors, ses imperfections et ses vices sont les vraies plaies de l'Etat. »

    Monsieur le Président,

  Il m’a été donné de rencontrer à de nombreuses reprises ministres, chefs de missions diplomatiques, présidents, chefs d’Etat, tous personnages généralement assez occupés mais qui ont tous  trouvé le temps de me recevoir, souvent longuement et en tout cas avec une simplicité extrême parfois surprenante. En France, à quelques exceptions près, j’observe que ce type de démarche est impossible. Une audience avec le Premier ministre ou le chef de l’Etat ? N’y pensez pas ! A quoi songez-vous ? Dans le meilleur des cas la réponse du chef de cabinet est stéréotypée, qui vous fait savoir qu’à son grand regret votre interlocuteur ne pourra pas répondre à votre demande, son agenda ne le lui permettant pas,  etc…A moins que vous ne soyez invité à rencontrer un conseiller technique  qui vous accueillera avec beaucoup d’affabilité mais présentera toujours  l’inconvénient de ne pas être l’interlocuteur que vous aviez pressenti. Ayant récemment demandé à être reçu par vous et votre Premier ministre, on ne m’a pas répondu. D’où cette lettre.

 

    Que fait-on, Monsieur le Président, d’un système politique obsolète et devenu inopérant ? Que fait-on d’un gardien de la Constitution qui n’est plus en mesure de veiller sur elle et d’assurer par son arbitrage, comme il en a reçu le mandat, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’Etat ? Que fait-on d’un Gouvernement qui n’est plus en mesure, quoiqu’il en dise, de déterminer et conduire la politique de la Nation ? Que fait-on d’une représentation parlementaire coupée de  cette même Nation ? La réponse est simple : on en change. Que fait-on d’un Peuple qui a solennellement proclamé son attachement aux droits de l’homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, et qui descend dans la rue pour demander que l’on respecte ces principes politiques, économiques et sociaux particulièrement nécessaires à notre temps et parmi lesquels figurent la détermination collective des conditions de travail ? La réponse est simple : on l’écoute. Attentivement.

 

    Que se passe-t-il si ceux auxquels il s’adresse ne l’écoutent pas ? La réponse est définitive : on les invite à rendre les mandats qu’ils ont reçus et à quitter la scène, tant il est vrai, comme l’écrit le philosophe Manuel de Diéguez, « qu’en politique, le pathétique est un tragique condamné à gesticuler dans le néant. »

 

    En France, le 16 janvier 2006, quelques mois après un embrasement sans précédent des banlieues de notre pays, mettant en oeuvre le deuxième volet de son plan pour l’emploi, notre Premier ministre a présenté le CPE (Contrat Première Embauche) pour faire sortir les jeunes de la « trappe à précarité. » L’intention  eût été vraiment louable si ce même Premier ministre avait pris soin d’éviter de piétiner la loi du 4 mai 2004 sur le dialogue social qui l’obligeait à consulter préalablement les partenaires sociaux avant toute réforme du droit du travail. Or, ne tenant aucun compte d’une première journée nationale de manifestation réunissant le 7 février suivant  220000 personnes contre ce même CPE, le Premier ministre a usé devant l’Assemblée nationale des dispositions de l’article 49-3 de la Constitution pour permettre l’adoption de ce projet de loi sur l’égalité des chances qui contenait cette fameuse mesure.  Les 7, 18, 23, 24 et 28 mars, après une quatrième journée nationale de mobilisation syndicale anti-CPE, assortie de grèves et jetant entre un et trois millions de manifestants dans les rues, il est devenu évident que la fièvre ne cessait de monter à El Paso.

 

    Pourtant, rien n’y a fait, et le 31 mars, au lendemain de la validation du CPE par le Conseil Constitutionnel,  vous avez, Monsieur le Président, choisi le passage en force en écartant la possibilité que vous offrait encore l’article 10 de la Constitution de demander au Parlement une nouvelle délibération de la loi ou de certains de ses articles. Dans un cas de figure jusqu’alors inédit en matière de pratique constitutionnelle et juridique, vous avez alors  annoncé à la stupéfaction générale la promulgation de cette loi en même temps que sa remise en chantier devant le Parlement, tout en recommandant de ne pas l’appliquer. Conservant un  Premier ministre d’une certaine manière désavoué, vous n’avez  pas hésité à introniser le 1er avril par la même occasion, en qualité de sauveteur du gouvernement, le numéro 2 de ce même gouvernement, M. le ministre de l’Intérieur, chef du parti majoritaire, adversaire déclaré de votre succession, auquel vous avez confié le soin de veiller à l’élaboration d’une proposition de loi de réforme de ce même CPE. Du théâtre d’ombres à la confusion des genres, la Nation toute entière a été la seule à réaliser qu’après une nouvelle journée de manifestations  rassemblant près de 2 millions de personnes l’heure n’était plus au simple retrait de ce CPE, mais bien au contraire à son abrogation et au retrait sans condition de ses artisans : le Président de la République, le Premier ministre et  son Gouvernement.

 

    Il faut cesser de tourner autour du pot et comprendre que si Bénédicte vient de tomber, ce sera bientôt au tour d’Eliane, de Gabrielle, d’Anne-Marie et d’Huguette, à l’image des positions de ce Diên Biên Phù (13 mars- 7 mai 1954) politique dont la date anniversaire approche et dans lequel vous et votre état-major avez entraîné la France.

 

    Amplifiant la perte de légitimité constatée le 21 avril 2002 et le 29 mai 2005, les turbulences que traverse notre pays établissent sans discussion possible que le divorce de la Nation d’avec ses dirigeants et représentants politiques est aujourd’hui pleinement consommé. Plus que la fameuse fracture sociale devenue mantra à force d’être répétée au cours des années passées, cette crise de régime qui témoigne de la disparition prochaine de la Vè République et de l’avènement de la VIè  ouvre sur de nouveaux horizons. Elle se terminera, n’en doutez pas, par un renouvellement complet du personnel politique et une modification en profondeur des institutions de la France et de celles de l’Union Européenne, comme de leur fonctionnement, l’une n’allant pas sans l’autre.  Car s’il est une certitude, c’est que la machine France va repartir, et avec elle la machine Europe, et qu’une fois remises en route, les mécaniciens qui s’y emploient vont monter sur la passerelle pour  mettre enfin le cap au large.

 

Aujourd’hui, Monsieur le Président, la France et ses institutions sont en danger. Elles sont en danger parce que désireux de durer à tout prix, les dirigeants politiques de notre pays en sont venus  à s’affranchir des règles élémentaires de gouvernance pourtant fixées par un cadre juridique impératif qu’ils ont transgressé.

 

«  La France, écrit encore Manuel de Diéguez,  née d'une philosophie et d'une éthique du droit est à la croisée des chemins. Mais pour comprendre les dangers que le CPE fait courir à la civilisation des droits de la personne, il serait sans portée d'invoquer seulement la morale censée régir la politique officielle des démocraties et d'invoquer dévotement les principes universels de 1789 sans se livrer à une radiographie du pouvoir bureaucratique, parce que la Liberté, l'Egalité et la Fraternité reposent sur la séparation des pouvoirs et parce que la machine de l'Etat est devenue tout entière le théâtre du naufrage de ce principe. » Manuel de Diéguez, Liberté, Egalité, Fraternité. La République et l'esprit à l'épreuve du CPE (Contrat Première Embauche) http:/perso.wanadoo.fr/aline.dedieguez

 

    Il faut en effet comprendre qu’au-delà de la mise en oeuvre ou de la réécriture d’un texte de loi désormais en coma dépassé, la levée en masse d’une partie de la France a enrayé sans qu’elle s’en soit encore vraiment rendu compte le processus sournois d’un coup d’Etat d’un genre inédit consistant à présenter le fauteuil présidentiel à des dauphins dont personne ne veut.

 

    Or, Monsieur le Président, la Constitution ne contient et ne prévoit aucune disposition, texte ou  pratique identique au senatus-consulte du 16 Thermidor An X (4 août 1802) qui a fait de Bonaparte un Premier Consul à vie et a accru les immenses pouvoirs  qu’il s’était fait consentir en  lui conférant le droit de désigner son successeur. Assurément non, et pourtant…

 

    Il n’est pas sûr que les pères du texte constitutionnel promulgué le 4 octobre 1958 par le président René Coty aient en effet un jour prévu que la  Vè  République s’achèverait par la mise en place d’un triumvirat composé d’un chef délégitimé et de deux aventuriers qui contraignent la France à être depuis trop longtemps déjà la spectatrice d’un honteux combat de gladiateurs dont l’enjeu est la magistrature suprême. Epoque révolue, dira-t-on, le temps est passé de ces associations de généraux réunis en une alliance politique illégale pour s’emparer du pouvoir afin de « rétablir l’ordre », à l’image de celle  conclue en  60 av. J.C. entre César, Crassus et Pompée !

 

    En est-on vraiment sûr ? A-t-on oublié que la Vè république est elle-même née d’un coup de force ? De Curzio Malaparte (Technique du coup d’Etat – Paris, Grasset, 1931 – à Edward Luttwack, Le coup d’Etat : manuel pratique – Paris, Robert Laffont, 1969-, voilà bien une vieille tradition française (le mot en atteste l’origine dans toutes les langues) que celle du coup d’Etat qui consiste à s’emparer souvent de manière brutale, mais aujourd’hui très subreptice (là est la nouveauté),  des organes centraux de l’Etat, à les neutraliser en occupant leurs lieux de fonctionnement qui sont aussi les lieux symboliques du pouvoir, en ayant pris soin d’user préalablement les institutions jusqu’à la corde, le temps de juger de l’instant opportun où le masque devra impérativement tomber.

 

    Tout est en effet prêt pour que puisse se jouer de manière imminente le dernier acte qui consistera pour le Janus Bifrons encore en lice à mettre un terme au triumvirat en profitant de la mise hors jeu de son adversaire, lorsqu’il aura décidé que le moment sera enfin venu de se présenter comme « le recours ultime et providentiel que la Nation attend », investi  qu’il est déjà  par une représentation parlementaire prête à plébisciter celui qui saura lui conserver ses rentes de situation. Il est évident que pareille perspective est intolérable.

 

    Qu’il me soit encore  permis de citer ici dans leur entier ces lignes lumineuses  de Manuel de Diéguez à propos du CPE : « Où que l'on se tourne, écrit-il, on ne rencontre pour garant réel du ciel des démocraties que le principe vital de la séparation des pouvoirs ; car le vote de la loi qui avait régularisé pour quelques semaines une première rédaction du CPE n'était que l'ultime expression de l'arbitraire bureaucratique au quotidien dans la gestion des affaires de l'Etat. Etait-il évitable qu'un gouvernement régulièrement nommé obtiendrait un jour de sa majorité parlementaire le vote d'une loi qui violerait le principe de la séparation des pouvoirs, puisque en principe l'exécutif républicain ne dispose en rien des compétences et des prérogatives qui lui permettraient de déroger aux contraintes du droit civil international, lequel précise, dans la convention n° 158 de l'Organisation internationale du travail, non seulement que tout employeur a l'obligation de se soumettre à une procédure de licenciement contradictoire, mais encore qu'aucune juridiction ne saurait valider des charges non énoncées par la loi ? Comment se fait-il donc qu'en légitimant une violation radicale du principe de la séparation des pouvoirs - l'attribution à l'un des co-contractants du rôle de juge de sa propre cause - la République ait cloué la Liberté, l'Egalité et la Fraternité sur la " croix du monde ", pour rappeler, en passant, que les étranges retrouvailles du christianisme avec les idéaux de la République datent de la Révolution de 1830 et d'un vicomte de Chateaubriand qui parlait d'outre-tombe? C'est que la Ve République est fondée tout entière sur le péché originel d'une violation fondamentale du principe de la séparation des pouvoirs, puisque les désastres du parlementarisme incompétent et irresponsable des notables de la IIIe et de la IVe République ont conduit le Général de Gaulle à réduire l'Assemblée nationale au rang d'une chambre d'enregistrement de l'exécutif. Mais, depuis 1958, jamais aucun gouvernement n'avait commis l'imprudence d'imposer au Parlement le vote d'une loi théocratique, parce que le Conseil Constitutionnel … avait réussi à écarter ce danger, bien qu'il fût lié à la nature même de tout régime présidentiel. Après un demi siècle seulement, on découvre que l'hégémonie écrasante de l'exécutif anéantit progressivement le principe de la séparation des pouvoirs, et cela du haut en bas de la hiérarchie administrative, au point que la reconstruction de la démocratie passe désormais par la réhabilitation patiente du fondement même de la Liberté, de l'Egalité et de la Fraternité : à savoir, le simple rappel à tous les organes de l'Etat que le respect du principe de la séparation des pouvoirs est le fondement ultime des démocraties. »    Manuel de Diéguez,  Liberté, Egalité, Fraternité La République et l'esprit à l'épreuve du CPE (Contrat Première Embauche)   http://perso.wanadoo.fr/aline.dedieguez

 

    Un parfum de Brumaire plane donc aujourd’hui sur notre pays, une tentation désormais affichée de s’emparer sans plus tarder  d’un pouvoir dont les clés sont à la portée du premier aventurier venu. Plus grave, les clés sont en réalité restées sur la porte de la maison France, de telle sorte que n’importe qui peut entrer, visiter  et se servir de telle façon qu’il lui plaira. La Nation ne saurait pourtant le permettre. Elle qui est aujourd’hui dans la rue, puisse-t-elle y rester encore un moment pour donner de la voix et faire entendre à ceux qui ne l’auraient pas encore compris qu’il n’est plus possible d’accorder quoi que ce soit comme crédit à des représentations parlementaires et à un exécutif qui ne jouent plus leur rôle dans une nébuleuse politique remplie d’étoiles moribondes !

 

    Désormais, ce n’est pas simplement d’une alternance qu’il s’agit – comment imaginer un seul instant une alternance aux mains de formations politiques  obsolètes, prisonnières de querelles d’un autre âge opposant aussi bien des candidats surannés que des champions autoproclamés de la chose publique ?- mais plus simplement d’une véritable redistribution des cartes à de nouveaux joueurs, avec de nouvelles règles qui reflèteront dans chacune de ses composantes (politique, sociologique, économique) la réalité nationale, européenne et internationale.

 

    A l’image des plaques tectoniques qui accumulent en profondeur une énergie formidable qui finit toujours par se libérer  brusquement en  mettant à bas tous les édifices dans un cataclysme pourtant annoncé, les sociétés  qui n’évoluent pas ou qui évoluent mal s’exposent elles aussi à des craquements générateurs de réajustements inéluctables.  Or, nous sommes parvenus à ce stade, et voici que les sismographes s’affolent ! Force est de constater, en effet, que certains discours sont devenus inaudibles  simplement parce que leurs auteurs ont perdu tout crédit et toute audience auprès de ceux auxquels ils s’adressent. Que l’on  ne  puisse se passer de l’Etat et de ses pôles de compétences  pour contrer et réparer ce qui a dérapé est une évidence, mais il appartient aujourd’hui à d’autres personnes de le réaffirmer. Le moyen existe, à portée de main : il faut désormais faire en sorte que les institutions de notre pays, et ceux qui prétendent encore les animer, plutôt que de persister à s’enfermer dans des fortifications régaliennes dont les murs sont minés, ouvrent leurs portes  et cèdent la  place à la société civile. A toute la société civile, française, européenne, sans exclusive. D’autres sont là en effet qui attendent, plus jeunes, pleins de talents et d’idées nouvelles, riches de leurs origines, de leur diversité et de leurs expériences respectives, attentifs à proposer des solutions auxquelles personne n’a pensé ou n’a encore eu le courage de mettre en œuvre.

 

    Chacun a encore en mémoire les propos inadmissibles de ce ministre d’Etat, candidat autoproclamé à la plus haute magistrature du pays, qui a réussi voici quelques mois  l’exploit d’allumer une guerre mi-sociale, mi-ethnique, conduisant le 8 novembre 2005 à la proclamation de l’état d’urgence ( ! ) et révélant que le pacte républicain était devenu une notion étrangère à toute une partie de la population. En réalité, Monsieur le Président, le pacte républicain  a été déchiré et la faute a été  majeure. Dans une entreprise, il y aurait eu là matière sinon à un licenciement immédiat, à tout le moins à une mise à pied immédiate. Aucun de vos prédécesseurs n’aurait toléré pareil écart. Une série de faits qui n’avaient rien de divers dans la mesure où chacun d’entre eux était constitutif d’un drame humain amplifié par des déclarations maladroites et erronées, a  dégénéré en une affaire d’Etat dont notre pays, mais aussi l’Europe,  ont observé les développements  avec inquiétude. Que l’on se rassure, il n’y avait rien de surprenant à cet embrasement tant il est vrai que,  de la  Société bloquée à la Crise de l’intelligence, voilà déjà trente-cinq ans que  Michel Crozier (pour ne citer que lui) a  montré dans ses ouvrages de quelle manière, au-delà de leur crispation dans un système fermé, les élites politiques françaises, incapables de supporter toutes critiques, ont fait preuve de leur incapacité accrue à  remplir leur rôle qui est d’aider la société à changer en l’accompagnant dans ses mutations afin de la prémunir contre toutes  fractures possibles.  S’agissant de la France - de toute la France –, sans exclusive, trente années de chômage endémique ont  signé l’échec d’une vision politique et économique du monde. Qu’il s’agisse pour notre pays  des « recalculés », des travailleurs intermittents, des demandeurs d’emploi, des laissés-pour- compte de l’activité économique, des jeunes, des seniors, tous ces acteurs de chair et de sang qui ont le souci  quotidien de gagner leur vie sont plus que jamais au cœur de ce qui a fermenté sous les apparences, les discours, les leurres, et en un mot un tombereau de mensonges et d’incapacités. Une nouvelle société d’inquiétude est donc apparue au sein d’un monde qui avait réussi à prodiguer  un bien-être et un enrichissement jusqu’alors inconnus, laissant espérer aux derniers venus  la possibilité d’accéder  un jour à leur tour aux fruits du développement  économique.  S’étant finalement révélée pétrie d’une précarité qui n’en finit plus de s’étaler sous la lumière crue du jour, cette société de l’exclusion et de l’incertain, devenue gigantesque poubelle sociale, touche désormais chacun, directement ou non, d’une façon  telle qu’il n’est pas exagéré de dire que le cancer est généralisé. Faut-il en conclure que les dés sont jetés, qu’ils ont fini de rouler, et que le résultat est nul ? Certainement pas, car il ne s’agit en aucun cas d’un jeu de hasard.  Simplement, au-delà de difficultés extérieures réelles, le mandat n’a pas été rempli, de telle sorte qu’il convient aujourd’hui d’envisager  de le confier à  d’autres  mandataires.

 

    Je suis prêt.

 

   Je suis surtout prêt comme des millions de nos concitoyens à mettre un terme à ces palinodies, à ces faiblesses et à ces manquements qui ruinent le pays. Si l’immense rumeur qui agite la planète nous dit chaque jour que la Chine est devenue « l’atelier du monde et l’Inde son bureau d’étude », elle nous dit aussi – écoutez bien, voulez-vous ? -, que l’Europe et la France pourraient bien, si elles n’y prennent pas garde, devenir à très court terme de futurs pauvres, futurs assujettis, trop faibles pour se défendre parce que devenus trop âgés et ayant été incapables de trouver un substitut à la rupture du pacte entre les générations. Il existe en effet autour de nous des puissances et des peuples qui sont prêts à mettre en œuvre à notre intention un programme qui pourrait bien avoir comme ligne directrice ces propos de Léon Bloy que je reprends ici : «  Aux peuples forts, il faut des législations fortes comme eux, à la fois miséricordieuses et inexorables ; aux peuples corrompus, il en faut d’exterminatrices. »  Léon Bloy, L’art de déplaire ou le scalp critique.

 

    Voici quelques mois, au cours d’une réception diplomatique et à l’occasion d’un entretien amical avec quelques uns de ses hôtes européens, un ambassadeur de l’Union indienne leur  posa la question suivante : « Savez-vous, leur demanda-t-il, pourquoi notre économie se développe-t-elle autant, pourquoi nous sommes devenus la deuxième communauté scientifique du monde, pourquoi nous avons autant de motivation à réaliser nos projets ? » Et à l’auditoire qui attendait une réponse, il  dit ceci : «  Ce n’est pas simplement parce que nous recueillons les fruits de très anciennes civilisations qui nous ont laissé un immense héritage intellectuel. Ce n’est pas non plus parce que nous sommes très nombreux et que dans la masse de notre population nous trouvons une élite d’où surgira le prochain Einstein  de ce siècle. C’est tout simplement parce que nous savons, et nous en sommes d’autant plus sûrs que nous le constatons quotidiennement,  que nous vivrons mieux demain. »

 

    Il nous appartient à nous aussi de mieux vivre demain en surmontant nos difficultés passagères. Tout en étant sûrs de notre réussite simplement parce que nous faisons partie d’un ensemble unique au monde : une Union Européenne de 25 pays, riche d’un peu plus de 450 millions d’habitants et de potentialités insoupçonnées. Il ne s’agit pas là simplement d’une vision délibérément optimiste, mais d’une vision réaliste. L’Europe a besoin d’une France forte et confiante.

 

    Je suis aujourd’hui prêt à prouver à tous ceux qui veulent bien m’écouter et me faire confiance que l’on peut très rapidement réformer un Etat et un code du travail qui ont été conçus pour réguler le modèle politique, économique et social d’une ère aujourd’hui révolue. Je suis prêt à  prouver avec tous ceux qui souhaiteraient me prêter leur concours que ces réformes peuvent aboutir en respectant les principes d’équité et de respect humain dont l’ignorance a conduit aux  manifestations actuelles.

 

    Je sais surtout que les forces vives de notre pays sont capables de  faire disparaître cette tache écarlate que constituent les 23% de taux de chômage des jeunes de moins de 26 ans présents sur le marché du travail. Pas plus que l’on ne règlera les problèmes sociaux par une judiciarisation de la société, on ne règlera ses problèmes économiques en essayant de gérer la précarité.

 

    Faute de prendre le réel par la main tant qu’il en est encore temps, il finit toujours par vous saisir à la gorge.

 

    A tout cela il existe un préalable qui consiste à mettre immédiatement un terme à ces divergences et rivalités de personnes qui ont depuis trop longtemps conduit la France et ses habitants à faire les frais de projets et de politiques mal conçus, mal conduits, et comme on va encore le voir, mal conclus. Les Cent Jours sont terminés. Je crains fort que les cinquante-cinq jours de ce nouveau Diên Biên Phù politique  ne se terminent eux aussi  une fois  de plus très mal.

 

    Voilà pourquoi en écho à la lettre que Monsieur le député des Yvelines, Monsieur  Christian Blanc,  vous a adressée le 14 janvier 2006 – publiée dans le journal Le Monde -, je voudrais à mon tour, Monsieur  le Président, tant que vous pouvez encore le décider, et avec tout le respect dû à votre fonction, vous demander  de mettre immédiatement fin à votre mandat afin de permettre l'émergence d'une nouvelle ambition pour la France et pour l’Europe en redonnant la parole à tous nos concitoyens.

 

    Quant à vous, mes compatriotes, vous tous, Français, concitoyens et alliés Européens, je vous demande sans plus tarder de m’aider à mettre en place un dialogue permanent, une contribution riche de toutes nos idées, de toutes nos aspirations, de toutes nos solutions, de toute notre énergie et de notre volontarisme  pour offrir à chacun, dans une puissante coalition sûre d’elle-même et confiante dans l’avenir,  ce à quoi nous aspirons tous  pour nous et nos enfants : une vie longue, belle, intéressante et prospère, sur un continent et dans un pays magnifiques.

 

                                                    Renaud Bouchard